Deux fermentations, deux univers : ce qui distingue fermentation alcoolique et fermentation malolactique

27/08/2025

La fermentation alcoolique : le grand passage sucré au monde du vin

Dès que la vendange est foulée ou pressée, une réaction extraordinaire démarre. La fermentation alcoolique, c’est la magie qui transforme le sucre du raisin en alcool et en arômes. Si on devait résumer le métier essentiel du vigneron, c’est peut-être là qu’il se joue : permettre à cette fermentation de s’accomplir pleinement, sans heurts, et au rythme voulu.

Les protagonistes : les levures

Ce sont principalement des levures du genre Saccharomyces cerevisiae – mais aussi bien d’autres variétés indigènes – qui se chargent de cet exploit. Dès que le jus (ou « moût ») est exposé à l’air, les levures, présentes sur la peau du raisin ou dans la cave, s’activent.

Elles consomment les sucres (glucose et fructose) du raisin, et produisent :

  • de l’alcool éthylique (éthanol)
  • du dioxyde de carbone (CO), qui s’échappe en bulles
  • de la chaleur (un facteur crucial à contrôler !)
  • des composés aromatiques et des précurseurs chimiques du futur bouquet du vin

La température idéale de fermentation varie selon la couleur du vin :

  • Rouges : de 25 à 30°C (elle peut monter jusqu’à 32°C voire plus en macération thermique)
  • Blancs : plus bas, 16 à 20°C, pour préserver la fraîcheur aromatique
(Source : Institut Français de la Vigne et du Vin)

Chronologie et durée

La fermentation alcoolique s’étend généralement sur une à trois semaines. Mais tout dépend du style recherché et de la température : un Beaujolais Nouveau voit parfois son sucre transformé en alcool en moins de dix jours, tandis qu’un rouge structuré issu de macérations longues peut prendre son temps.

Enjeux sensoriels et techniques

Le profil du vin dépend en grande partie de cette fermentation :

  • Production d’alcool
  • Libération ou concentration des arômes (fleurs, fruits, épices, note amylique selon la température et les levures utilisées)
  • Structure tannique : dans les rouges, c’est là que les tanins et la couleur sont extraits, surtout en présence des peaux

Petite anecdote : certaines fermentations sont tumultueuses au point de dégager tant de CO et de mousse que les anciens devaient surveiller les cuves nuit et jour, sous peine de voir des débordements spectaculaires.

La fermentation malolactique : la seconde transformation, toute en douceur

Quand la fête des levures se termine, la scène est envahie par une autre troupe : les bactéries lactiques. C’est la fermentation malolactique (FML). Si la fermentation alcoolique est le grand bouleversement, la malolactique est plutôt la caresse apaisante qui vient adoucir certains vins.

Les actrices : bactéries lactiques et leur pouvoir de transformation

Les actrices principales sont les bactéries du genre Oenococcus oeni, mais d’autres genres comme Lactobacillus peuvent aussi jouer un rôle minime (source : Université de Bordeaux, Œnologie).

Leur objectif ? Transformer l’acide malique, naturellement présent dans le raisin (le même que dans les pommes vertes), en acide lactique (doux, crémeux, présent dans le yaourt). Ce passage de la verdeur croquante à la douceur onctueuse a des conséquences notables :

  • Diminution de l’acidité totale : le vin paraît moins vif, plus rond
  • Libération d’arômes secondaires (notes de beurre, noisette, brioche, selon les cépages et conditions)
  • Stabilisation biologique du vin : un vin qui a « fait sa malo » est moins susceptible de refermentation ou de déviation microbienne ultérieure
(Source : Revue des Œnologues, n°181)

Quand et comment intervient la FML ?

La fermentation malolactique commence après la fermentation alcoolique, parfois naturellement lorsque la température remonte à une vingtaine de degrés. Sa durée est plus variable : de une à six semaines, et dépend fortement de la température (idéalement entre 18 et 22°C), du degré d’alcool obtenu, du SO (soufre) présent et du pH du vin.

À noter : tous les vins ne la réalisent pas. Si elle est quasiment systématique pour les vins rouges, elle est volontairement bloquée pour certains vins blancs, notamment ceux dont on souhaite conserver une acidité crayeuse (ex : les rieslings allemands, le muscadet, ou le chablis).

Effets sur le profil du vin

La FML est une sorte de « polissage » qui arrondit la bouche. On considère qu’1 g/l d’acide malique donne une impression acide plus nette que la même quantité d’acide lactique. Ainsi, la perte de 2 à 3 g/l d’acide malique en rouge peut changer radicalement la perception de fraîcheur et de souplesse.

  • Vins rouges : Presque tous réalisent la FML, qui leur apporte structure, rondeur, et une stabilité indispensable à leur vieillissement.
  • Vins blancs : Le choix dépend du style : un bourgogne blanc « beurré » l’aura faite, un sauvignon de Loire frais et tendu non. Les Champagnes, par exemple, sont majoritairement (mais pas toujours) privés de cette malo pour garder tension et fraîcheur (source : Comité Champagne).

Anecdote notable : le fameux goût « beurré » des chardonnays élevés en fût de Bourgogne provient en partie du diacétyle, molécule secondaire libérée par la fermentation malolactique.

Synthèse : tableau comparatif entre fermentation alcoolique et malolactique

Critère Fermentation alcoolique Fermentation malolactique
Agent principal Levures (Saccharomyces cerevisiae) Bactéries lactiques (Oenococcus oeni)
Substrat consommé Sucres (glucose/fructose) Acide malique
Produits principaux Alcool, CO, chaleur, arômes Acide lactique, CO, arômes secondaires
Durée 1-3 semaines (généralement) 1-6 semaines (variable)
Effet sensoriel Développement profil aromatique, alcool, structure tannique Adoucissement, notes beurrées/noisetées, stabilité
Obligatoire ? Oui, pour tous les vins Non, choix selon style du vin

Fermentations en pratique : choix des vignerons, anecdotes et diversités régionales

La beauté du monde du vin, c’est que les fermentations ne se ressemblent pas d’un chai à l’autre. Chaque vigneron, chaque région a ses secrets :

  • En Alsace, la FML est souvent évitée sur les cépages comme le riesling, pour préserver leur vivacité et exprimer le terroir schisteux ou calcaire à travers une belle tension acide (source : Interprofession des Vins d’Alsace).
  • En Bourgogne, sur certains chardonnays, on la recherche pour amplifier la rondeur, et donner les mythiques arômes de brioche ou de beurre frais.
  • Dans le Bordelais, l’élévation du degré alcoolique due au réchauffement climatique (les merlots titrent fréquemment 14,5 à 15% en années récentes) peut ralentir ou empêcher la malolactique si la gestion du SO et de la température n’est pas parfaite.
  • Certains vins nature, élevés sans soufre et sans intervention, connaissent des fermentations tumultueuses et imprévisibles, révélant des arômes parfois surprenants issus des métabolismes variés des levures et bactéries indigènes (lire Alice Feiring, « Le Vin Naturel », éditions de l’Epure).

La gestion des fermentations, c’est aussi une question de précision : à Montilla-Moriles, en Andalousie, on bloque volontairement la FML des Pedro Ximénez pour préserver l’acidité dans ces vins très solaires, alors qu’en Cahors, la malolactique est recherchée pour assouplir la structure du malbec.

Impact sur l’expression aromatique et évolution du vin

Au final, ces deux fermentations marquent l’ADN du vin. Certaines caractéristiques aromatiques et tactiles sont leur signature :

  • La fermentation alcoolique crée des arômes primaires (fruits frais, fleurs, fermentation), parfois des notes amyliques (banane, bonbon anglais) si la fermentation est rapide à basse température, comme dans le Beaujolais Nouveau.
  • La FML génère des arômes plus complexes, tertiaires (beurre, noisette, brioche, parfois même des notes de caramelou de yaourt). C’est elle qui fait passer un chardonnay de Macon-Village d’un registre citronné et tranchant à cette texture crémeuse évoquant la crème anglaise ou la noisette fraîche.

Enfin, le choix de réaliser ou non la fermentation malolactique a un impact majeur sur le potentiel de garde. Un vin ayant terminé sa malo sera plus stable en bouteille ; un vin blanc non fait (c’est-à-dire sans FML) risque la refermentation s’il est mal contrôlé.

Pour finir : fermentations, un art subtil entre science et intuition

Comprendre la différence entre fermentation alcoolique et fermentation malolactique, c’est saisir le double tempo du vin, entre la vigueur de la transformation sucrée et la douceur du polissage acide. Ce sont deux leviers essentiels pour le vigneron, qui à travers eux façonne la personnalité de chaque cuvée. À travers ces fermentations, le vin narre ses origines, son climat, l’art du travail du chai et parfois, tout simplement, le goût du vigneron pour la fraîcheur ou la douceur. La prochaine fois que vos papilles frémiront sur un blanc ciselé ou un rouge velouté, pensez à ces deux danses microscopiques qui, en secret, ont écrit la partition de votre plaisir.

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